Axe 1 : Expériences en migration

 

L’axe Expériences en migration prolonge un travail entamé au cours de la période quinquennale précédente, tout en lui donnant un horizon renouvelé. Il entend éclairer les dynamiques migratoires à la croisée de l’action et de l’expression. Il tisse un canevas analytique des cultures interstitielles (au sens de Homi Bhabha) qui se forgent dans les négociations fluides entre le migrant et les sociétés traversées. Les interstices sont entendus ici tels des espaces de frottements entre ethnies, nationalités ou groupes sociaux distincts, qui, dans des bulles de mixité, parviennent et à créer une nouvelle agency. Cet axe se déploie en insufflant à la réflexion une triple dynamique. La première, menée au plus proche de l’action, questionne l’articulation entre autonomie, opportunités et contraintes dans les parcours individuels, par une approche phénoménologique de la mobilité susceptible de rendre intelligible l’emprise migrante sur le monde. La deuxième s’intéresse plus particulièrement à l’expression de l’expérience sous ses différentes formes : médiatiques, imagétiques, administratives ou littéraires. La troisième porte sur les conditions de formation de l’expérience : interactions et interdépendances sociales, culturelles, économiques et affectives, mais aussi les ruptures et continuités entre tous les sujets impliqués en situation migratoire.

Les travaux menés dans cet axe sont indissociables d’une réflexion méthodologique plus vaste. Il est des populations exilées dont la parole n’est guère parvenue jusqu’à nous par les voies du récit ordinaire, narratif et littéraire. Tout l’enjeu est ici de définir une démarche innovante pour exploiter des matériaux tels que l’image, le son ou encore les documents administratifs pour éclairer les contours de l’expérience migratoire. Nous renvoyons ici le lecteur à la section « positionnement méthodologique et éthique » de ce projet.

 

1.1. Du projet à l’adversité : des trajectoires réajustées

Il n’est de cheminement sans réajustement aux contraintes qui, bien souvent, surviennent de façon cumulées, forçant le migrant à concevoir des stratégies de mobilité où interviennent avec lui un faisceau d’acteurs sociaux et/ou institutionnels. Ces trajectoires d’adaptation éclairent les capacités du migrant à s’insérer dans un réseau en mobilité, pourvoyeur de ressources, d’aide et d’informations ; de sorte que cette réflexion sur l’agir en migration se déploie à l’intersection entre l’individu et les institutions sociales (familles transnationales, associations de migrants, entreprises, etc.). Enfin, les trajectoires sont appréhendées comme un répertoire de pratiques où l’expérience des aînés est réappropriée, mutualisée, mais où interviennent aussi inconnues et improvisations. La mémoire des anciens est une source de savoir pour les plus jeunes, lesquels s’inspirent des itinéraires et des territoires mémorisés (ou imaginés) pour fabriquer leur propre agenda migratoire. La notion de sérendipité sera ainsi convoquée comme paradigme de la mobilité dans l’épaisseur de sa dimension d’inattendu et de concours de circonstances. Par son dénouement incertain, le cours même de l’action donne ainsi à lire une condition migrante, autrement que ne le font, après-coup, les narrations introspectives. Cette analyse du vécu de la migration sera complétée par un dialogue émergeant entre sciences sociales et sciences cognitives. Les traces cognitives du lien entre mémoire collective et projets individuels, les transferts de compétences , l’empreinte identitaire de l’insertion dans de multiples espaces sociaux sont autant de thématiques qui bénéficieront d’un éclairage pluridisciplinaire. Ces travaux abordent sous l’angle du vécu des migrants une problématique partagée qui sera appréhendée par le biais des stratégies de mobilité déployées sur les routes migratoires (voir section 2.1.1).

 

1.2. L’expression de l’expérience migratoire et ses formes médiatiques

Qu’il s’agisse de l’usage des médias par les migrants eux-mêmes ou d’une heuristique de l’image proposée par le chercheur, cette thématique interroge les canaux de mise en visibilité de l’expérience migratoire. L’étude des médias permet d’approcher la circulation des récits et des références en migration, pour mieux interroger un double présupposé : celui touchant à la nature prétendument identitaire — au sens de différencié, spécifique — de l’usage des médias par les migrants ; et celui, en retour, d’une supposée emprise des médias sur les groupes de migrants. La réflexion porte sur les enjeux de la relation entre médias et construction identitaire, et notamment sur les logiques commerciales activées pour atteindre des publics migrants (offre internet répondant à besoins individualisés chez les jeunes vs. offre télévisuelle généralisée chez les aînés).

Les médias permettent en effet à divers groupes de mettre en place un dispositif à distance des formes culturelles véhiculées par différents moyens de communication. Dans une époque marquée par l’omnipotence des technologies de l’information et de la communication, l’identité se transmet aussi par les médias au détriment des structures de socialisation habituelles comme la famille, les croyances ou encore l’environnement géographique. Ces pistes de recherche sont guidées par une double réflexion sur les logiques d’usage des médias notamment « nouveaux » par les minorités ethniques et celles de l’offre médiatique « classique » à destination des publics migrants. Il s’agit ainsi de travaux qui s’appuient sur l’analyse des discours et des représentations permettant de saisir les caractéristiques socioculturelles et politiques des minorités ethniques, mais également les connaissances et le « sens commun » partagés et attribués aux migrants à partir des pays de départ.

Prêter attention aux différentes formes d’expression des expériences migratoires et aux processus créatifs qu’elles induisent permet de s’intéresser aux représentations collectives et individuelles que composent les imaginaires migratoires. Saisis d’abord sous un angle discursif visant à comprendre les processus qui les bâtissent, ceux-ci sont également appréhendés dans leurs conséquences pratiques sur l’expérience de la migration et du retour.

Émergent en effet de ces imaginaires migratoires injonctions, pratiques et formes rituelles dont il est nécessaire de reconnaître la complexité des contextes, qu’ils se rattachent au postcolonial, à des usages et représentations antérieurs ou aux modifications introduites par la mondialisation, tandis qu’elles permettent d’appréhender l’autonomisation du migrant lui-même.

1.2.1. Images et migrations

L’image fixe ou animée est utilisée pour cerner, saisir, restituer les vécus en migration. La mise en image de la mémoire est une mise en récit filmé qui obéit à une double contrainte : 1) celle du chercheur qui produit ses propres sources imagétiques et qui tente, à travers la fabrique d’un corpus, à restituer une expérience migrante d’une part et celle du migrant lui-même producteur de sa propre image ; 2) celle du migrant qui permet un renversement de perspective en décentrant le regard sur la migration. En effet, une attention à la fabrique des sources imagétiques par le migrant lui-même comme « réalisateur » de sa propre expérience renouvelle les approches épistémologiques de la migration et de l’interaction entre le chercheur et son sujet d’étude. L’auto-filmie, la profilmie, ou auto-mise en scène ouvrent la voie d’une analyse qui échappe à une pensée binaire clivant la mémoire de l’expérience agissante.

La fabrique des images par les migrants eux-mêmes est un dispositif exploratoire que cet axe mettra en oeuvre dans différents chantiers en questionnant l’auto-mise en scène et le concept de profilmie. La façon dont le migrant enregistre son vécu par des images nous positionne dans un univers de sens plus riche et plus complexe. Il est question par exemple d’offrir aux migrants, mineurs isolés, réfugiés, de mettre en scène leur propre vie afin de décentrer le regard du chercheur sur le sujet de son étude et de l’inviter à poser un nouveau regard qui change ses perspectives de travail et ses hypothèses. Se dire soi-même plutôt que de laisser l’Autre vous raconter fait partie des approches dites d’empowerment qui défendent l’idée que c’est à l’acteur social de se dire et de se décrire en étant maître de sa propre mise en scène.

 1.2.2. Les medias ethniques

Les offres, usages et logiques médiatiques mettent en scène des identités qui oscillent entre volonté de visibilité, logiques culturelles, économiques, politiques… et de revendication. Ces mises en scène sont observables au travers des images et représentations médiatiques, des éléments matériels et symboliques véhiculés sur des pratiques culturelles, des origines ethniques, des traits et pratiques religieux, des appartenances géographiques, etc.

Globalement, toute identité fait l’objet d’un récit : il s’agit donc d’observer les voies de circulation de ces récits, représentations et références choisis par les acteurs et groupes d’acteurs, à travers les outils de communication. Afin de cerner cette relation entre médias (au sens commercial, culturel, politique), il est question d’appréhender les logiques et enjeux identitaires des usages médiatiques (médias classiques et nouveaux) des populations migratoires en France (enquêtes empiriques). L’identité serait ainsi appréhendée sur le plan technique, sémiotique, politique pour cerner son volet imaginé et symbolique.

1.2.3. Les récits administratifs

Dans la continuité des travaux entamés au cours des années précédentes, une exploitation des sources administratives transcrivant des récits de la migration par les acteurs migrants, administratifs ou fonctionnaires. Il s’agit ici d’exploiter la « paperasserie » pour les récits insoupçonnés qu’elle recèle, après que le migrant, poussé par telle ou telle nécessité de l’existence, s’est adressé à un agent de l’administration et s’est expliqué d’un vécu que d’ordinaire il garde enfoui en lui. Un effort particulier sera mené pour mettre en perspective sources archivistiques du passé et documents relatifs aux migrations récentes, mais aussi récits administratifs et non administratifs (narrations littéraires, récits ethnographiques, etc.)

 1.2.4. Littérature et migrations

Les chercheurs entendent ici poursuivre une orientation scientifique apparue lors de la dernière période quinquennale. La littérature apparaît comme un domaine privilégié de l’expression de l’expérience individuelle et collective de la migration, tandis que l’analyse des littératures migrantes ou des littératures de l’exil est un champ déjà bien investi par les études littéraires. L’objectif est ici de produire un regard à la croisée des disciplines, sur la base d’un dialogue entre spécialistes des migrations et du champ littéraire. Aborder la littérature comme une forme d’expression de l’expérience migratoire par et/ou sur les migrants, pose la question de la spécificité de cet objet au regard d’autres formes d’expression textuelles (récits administratifs). Les textes littéraires peuvent entre autre compléter/mettre en perspective les analyses produites sur la base d’enquêtes quantitatives ou qualitatives, ouvrant la recherche à d’autres manières d’aborder le dire de l’expérience et la production des récits de soi. C’est le cas des relations qui peuvent exister entre les dynamiques de contact et d’hybridisation ou de ségrégation en lien avec leur environnement écologique. A travers le concept d’écotone, et ses prolongements tant littéraires que géographiques, c’est une géodynamique des interactions migrants/non migrants qui est ici proposée comme objet d’analyse. Les altérités postcoloniales sont également étudiées à travers cette perspective transdisciplinaire qui saisit la littérature tant comme source que comme objet de recherche. La diversification des sources induite par l’introduction des productions littéraires permet de prolonger l’étude des constructions symboliques et des imaginaires migratoires.

Cette démarche ouvre aussi la voie à l’approche de différents niveaux de discours sur la migration permettant de faire émerger des figures et positionnements discursifs récurrents (topoï, discours et contre-discours) nécessaires à l’étude des représentations du migrant et de la migration. L’analyse du corpus littéraire permet d’observer que les migrations sont consubstantielles à la construction du monde non migrant et la manière à travers laquelle elles structurent les inégalités sociales et économiques.

 

1.3. Les conditions sociales de la formation de l’expérience migratoire

L’expérience migratoire se construit dans un champ migratoire élargi, à l’intérieur duquel l’action individuelle s’accommode des contextes structuraux, notamment économique et de la parenté. Pour étudier l’expérience migratoire il faut donc considérer les relations sociales et les cycles de vie tout en tenant compte des phases migratoires de la famille nucléaire et élargie. Une telle perspective permet de tenir compte de ces dynamiques et de saisir : a) les arrangements qui se créent entre ceux et celles qui partent, et ceux et celles qui restent ; b) les articulations entre rapports de domination et processus d’individuation. Cette orientation de recherche place au centre de l’attention les multiples dimensions de la subjectivité (les affects, la sexualité, les solidarités, les engagements) et du social (normes et valeurs sociales, appartenance de classe, religion, race, âge, formation professionnelle, lieu de vie, etc.) Au-delà des questionnements qui portent ces travaux (genre, cycle de vie), c’est une problématique de la famille et de ses membres en migration qui se dessine.

 1.3.1. Le genre dans l’expérience migratoire

Les analyses réalisées au prisme de la perspective de genre ont regardé l’expérience migratoire en tenant compte de l’inscription des migrant(e)s dans des contextes sociaux, économiques et culturels multiples traversés par des rapports de domination. Elles ont souligné l’importance des facteurs culturels qui peuvent conduire les femmes à migrer ; en même temps, elles ont interrogé une vision binaire élaborée à partir du pôle oppositif de la tradition vs modernité qui regarde l’expérience migratoire comme un passage du communautarisme à l’individualisme, de la domination à l’émancipation. Nous comptons approfondir ces interrogations en tenant compte du fait que l’adoption d’une perspective de genre ne sert pas à dévoiler la « partie cachée » des migrations pour savoir si les femmes migrent « comme », « plus » ou « moins » que les hommes : il s’agit de considérer les ressources matérielles et symboliques mobilisées par les migrant(e)s, repenser la dialectique individuel/collectif en situation migratoire et d’une façon plus générale, de s’intéresser au renversement des rôles en migration.

Cette question prend une saillance particulière dès lors que l’on croise les dynamiques économiques d’une part, familiales de l’autre. L’étude des mobilités des femmes conduit à envisager l’articulation entre sphères productives et reproductives liées à la division sexuée du travail comme étant un élément central pour saisir l’expérience migratoire. En effet, la plupart des analyses sur les femmes migrantes montrent que l’expérience migratoire modifie la nature socio-économique de la famille et du groupe d’origine, et qu’elle redéfinit les obligations et les solidarités entre les générations. C’est notamment le cas dans les pays du Sud, où les migrantes se retrouvent en position dominante de breadwinners de leur communauté. Dans la vie quotidienne, au-delà de la distance qui les sépare, les migrant(e)s et les non migrant(e)s recomposent leurs devoirs, leurs engagements, leurs dettes morales et économiques ; les uns et les autres redéfinissent leurs obligations dérivées des liens de parenté, ce qui occasionne des solidarités ou des conflits inédits. Le regard porté sur l’action des forces non-économiques (le choix matrimonial, la maternité, les valeurs culturelles, les appartenances identitaires) montre que la mobilité détermine une

restructuration des rapports sociaux de sexe qui ne se poursuit pas nécessairement dans un projet d’autonomisation individuel. De ce fait, la prise en compte des dispositions combinatoires entre dimensions économique et affective apporte un nouvel éclairage sur les phénomènes migratoires. Elle permet de lire l’expérience migratoire comme un processus qui s’accommode/contourne/détourne les hiérarchies sociales et qui est toujours en redéfinition tant aux niveaux économique et culturel qu’aux niveaux individuel et politique.

 1.3.2. Expérience et cycles de vie

Ces expériences migratoires se déclinent par ailleurs différemment selon l’âge des individus et les étapes du cycle de vie, mais aussi selon les transmissions intergénérationnelles possibles. Cette dynamique sera prise en compte à travers l’étude des migrations de retraités, qu’elles soient migrations de retour pour des migrants ayant quitté leur pays d’origine de longue date, ou nouveau départ pour des migrants européens récemment arrivés à l’âge de la retraite. Cette multiplicité de cas de figure éclaire la diversité des significations données à une même entreprise migratoire liée à une étape particulière de la vie des acteurs. Cette approche prolonge et complète une étude de la formation des contre-champs migratoires en liant la dynamique des systèmes migratoires avec le cycle de vie des migrants (voir section 2.2.2). La question sera en particulier abordée à partir des choix résidentiels opérés au moment de la retraite. Le vieillissement en cours de la population métropolitaine en France (qu’elle soit immigrée, native ou étrangère) s’inscrit dans un contexte de mobilité à rayon élargi où les formes d’ancrage sont à réinterroger au prisme des contraintes de familles éclatées dans un espace international. Qu’il s’agisse des choix opérés par les migrants de « rester » ou de « rentrer dans le pays d’origine » ou bien de nouvelles aspirations des retraités à passer ses vieux jours à l’étranger, les espaces structurés par des dynamiques migratoires parfois anciennes sont à revisiter en considérant l’articulation avec ces nouvelles formes de mobilités.

L’autre volet de ce champ d’étude concerne l’enfance et la jeunesse. L’enjeu est ici de rendre compte de l’expérience que les jeunes ont de leur migration dans toute sa complexité, notamment par l’usage d’outils filmiques. Les jeunes ont, à l’égard des images, une approche décomplexée empreinte de curiosité et l’enfance migrante ici ne se démarque pas de celle des jeunes non migrants de leur génération. La vulnérabilité de cette adolescence livrée à elle-même dans la migration est sans aucun doute une donnée essentielle de sa condition. Elle ne saurait toutefois oblitérer ces espaces de jeux, ces moments de créativité que ces mineurs savent recréer dans le contexte migratoire comme une invitation à dépasser l’image de l’individu vulnérable et à enfin considérer sa capacité à agencer son environnement immédiat. En outre, alors que les personnes plus âgées amorcent par la migration un changement tardif dans leur parcours de vie, le point de vue des jeunes sur leur propre parcours révèle toute la dimension initiatique et transitionnelle forte de la migration dans cette période de vie. Au-delà du prisme du changement d’État et des logiques de mobilité que le regard géographique appelle, le voyage des enfants, adolescents et jeunes s’accompagne d’un nouvel état social.

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