Axe 2 : Mobilité, ancrage et dynamiques spatiales

La thématique centrale de cet axe porte sur l’articulation entre les pratiques de mobilité (ou de maintien de liens à distance) et les lieux d’ancrage qui définissent l’espace migratoire. Une attention particulière sera accordée aux différentes échelles géographiques et sociales qui structurent ce couple mobilité/ancrage (famille, entourage, espace relationnel, maisonnée, mais aussi réseaux professionnels et associatifs), ainsi qu’aux échelles et dynamiques spatiales et temporelles. Dans la continuité de précédentes recherches, l’axe vise à éclairer la dynamique des espaces de vie en qualifiant les lieux qui les composent et les mobilités qui les connectent, l’évolution de l’inscription dans ces lieux et de son contenu social, qui fonde l’ancrage. Les différents terrains investis ou en cours d’investissement permettent d’envisager la complémentarité des espaces traversés pour les individus et groupes mobiles (urbain/rural ; national/international ; systèmes de lieux). Ils mettent en lumière la diversité des transformations opérées par les mobilités sur le peuplement d’agglomérations ou de lieux spécifiques comme les marges ou les espaces ruraux. De façon plus novatrice, une réflexion pluridisciplinaire a été engagée sur les dynamiques spatiales qui délimitent l’espace et le temps du processus migratoire : le parcours, l’installation, et la mise en lien transnationale.

 

2.1. Inscription spatiale des trajectoires migratoires

Cet axe de travail distingue et met en perspective le temps du trajet et celui de l’installation des migrants. Ces deux moments ne s’opposent pas, mais s’articulent : les dynamiques de peuplement ne sont pas celles de la cessation du mouvement.

2.1.1. Parcours migratoires : des routes et des lieux

La réflexion pluridisciplinaire menée au sein de MIGRINTER a appelé à un dépassement des cadres d’analyse fondés sur les entités étatiques pour mieux appréhender les expériences de circulation. C’est ainsi que les notions de route et de lieux sont apparues indissociables pour appréhender l’ensemble du parcours migratoire au détriment d’une analyse s’appuyant sur les découpages des États nations. La route permet de considérer comme un tout des espaces régionaux de circulation, telle l’entité Sahel-Maghreb ou encore les circulations du Proche-Orient vers l’Europe. Elle se prête, enfin, à une approche empirique et située des configurations labiles des circulations et des lieux. Les lieux du parcours migratoire appellent à une analyse fine des processus d’installation, des raisons du transit comme à une prise en compte des cadres et des contextes locaux dans lesquels s’établissent ces installations. Ces lieux sont considérés comme des lieux ressources pour les migrants dans la poursuite de leurs parcours migratoires.

Une attention spécifique sera portée aux lieux de vie précaires/éphémères (squats, bidonvilles, centres de rétention, camps de réfugiés, etc.) à partir desquels se développe un faisceau de sociabilités et réseaux dans l’environnement/espace de vie immédiat de l’individu. L’observation du lieu, replacé dans l’ensemble de la trajectoire de l’individu permettra ainsi de repérer les ruptures et les continuités dans le parcours professionnel, résidentiel, social ou encore communautaire. Une des orientations novatrices pour le projet quinquennal sera la prise en compte de la diffusion territoriale de ces lieux de vie permettant une ouverture aux effets d’échelle et de contexte (se décloisonner de l’urbain pour s’intéresser aussi au rural). L’étude des camps de réfugiés ou des camps de rétention par exemple, pourra servir d’appui à une analyse de ces lieux ressources. Ces espaces particuliers permettent de construire les itinéraires migratoires des individus ou des groupes qui les traversent. C’est donc dans la compréhension de l’articulation de ces lieux et de la manière dont ils contribuent à la construction de ces routes que l’équipe situe sa réflexion.

2.1.2. Trajectoires et dynamiques de peuplement

Que ce soit à MIGRINTER, ou plus largement dans le champs des études migratoires, les travaux portant sur l’installation des migrants ont surtout concerné les grandes villes (villes-capitales ou villes globales). Ce projet se donne pour objectif d’élargir cette focale en prenant en compte les autres espaces (campagnes, villes moyennes, …) tout aussi concernés par les dynamiques de migration.

Qu’il s’agisse du rôle que les migrants peuvent jouer dans le peuplement d’espaces en déprise démographique, dans le développement économique de secteurs en crise ou encore du redéploiement actuel des dispositifs d’accueil des demandeurs d’asile, la contribution potentielle des migrations internationales à la dynamique des territoires ruraux fera l’objet d’une nouvelle attention. En privilégiant une entrée par les espaces ruraux, nous proposons d’étudier la diversité des trajectoires qui conduisent en milieu rural et les formes de migrations internationales – de la circulation temporaire à l’ancrage permanent, de l’inscription ponctuelle aux installations pérennes – dont les conséquences sur les territoires restent encore peu étudiées et largement méconnues. Ces effets seront examinés dans trois principaux domaines de mutations des campagnes françaises : la transformation des espaces résidentiels dont l’analyse met en évidence de nouveaux modes d’habiter ; les systèmes agricoles dans lesquels les migrants interviennent sur les recompositions paysagères, foncières, et sur l’évolution des réseaux d’approvisionnement alimentaire ; la politique de renforcement du dispositif d’accueil hors des grandes métropoles qui interroge le système de prise en charge des demandeurs d’asile par l’État français et la construction de nouvelles sociabilités locales.

Dans un second temps, l’accumulation des connaissances empiriques sur plusieurs grandes villes du Nord et du Sud, souvent issue d’opérations de collecte spécifiques au cours du projet précédent, pose aujourd’hui le défi d’une articulation des sources et de la mise en regard des dynamiques du peuplement urbain observées dans différents contextes. A partir des séries d’enquêtes biographiques produites dans certaines « villes-capitales », il s’agira de (re)mobiliser la richesse de l’information existante et de proposer une lecture multi-source d’histoires ou de trajectoires de villes travaillées depuis plusieurs années par les membres de l’équipe. Cet objectif permettra de valoriser nos acquis spécifiques sur l’étude du fait urbain tout en pérennisant les échanges scientifiques structurants avec nos partenaires historiques en France (INED, IRD) et nos collègues travaillant dans les pays du Sud.

 

2.2. Nouvelles perspectives sur les pratiques et socialités transfrontalières

Le transnationalisme et les diasporas sont des objets d’étude bien établis des études migratoires. Il s’agit ici à la fois d’éclairer ces dynamiques à travers de nouveaux outils méthodologiques, mais aussi d’explorer le rôle essentiel et pourtant insuffisamment appréhendé des familles transnationales.

 2.2.1. Diasporas et transnationalisme au prisme de nouveaux outils d’analyse

Nous proposons ainsi un retour de la réflexion sur l’objet diaspora, mais abordé au prisme de l’instable, du mouvement, à rebours d’une approche statique des communautés diasporiques en exil (construite sur le paradigme classique de la « racine » et donc sur le couple déracinement/enracinement). Cette nouvelle perspective repose sur un corpus divers (archives historiques, mémoires et récits autobiographiques, entretiens qualitatifs en contexte familial pluri-générationnel, etc.), et articulant plusieurs échelles de temporalités : celle, relativement brève, des circulations individuelles, et celle, de plus longue durée, des circulations familiales appréhendées sur plusieurs générations. L’étude fine de ces circulations transfrontalières conduit à élaborer une cartographie mouvante des groupes familiaux en situation de dispersion (vs. cartographie statique des communautés en diaspora). Elle permet, ce faisant, d’interroger un ordre d’expérience, en lien avec les conditions sociales, juridiques et politiques de ces groupes durablement engagés dans des pratiques de mobilité, entre exclusion, contrainte et capacité renouvelée d’action.

2.2.2. La « famille transnationale » en question : le rôle des familles à distance dans les dynamiques migratoires.

La famille est ici appréhendée comme une institution migratoire méso-sociale au sein de laquelle se dessine des stratégies multi-situées à la fois éducationnelles, économiques ou culturelles. Cette approche aborde la famille comme unité d’analyse des pratiques migratoires et complète une analyse en termes d’espace social au sein duquel se font et de défont les hiérarchies entre membres d’une même famille (genre, cycle de vie) (voir section 1.3.). Les familles transnationales organisent la présence des jeunes selon les opportunités qui leur sont offertes « ici-et là bas » et favorisent de fréquentes circulations spatiales entre deux ou plusieurs pôles résidentiels. Ainsi, les travaux portant sur la réversibilité et/ou la réactivation de filières migratoires anciennes étudient ces mêmes mobilités des jeunes issus des migrations, mais aussi celles de plusieurs générations qui bénéficient d’une transmission de savoirs-faires et d’imaginaires mythifiant la migration.

Inversement, les migrations façonnent de nouvelles formes familiales qui s’accommodent des différents contextes économiques, culturels, sociaux et juridiques. Les relations entre les membres d‘une même famille s’adaptent tant aux cycles de vie individuel et familial qu’aux phases migratoires ; elles varient tant selon les rapports affectifs qu’économiques unissant les uns et les autres. De ce fait, les configurations familiales migrantes sont multiples et réversibles tant pour ce qui concerne la cohabitation entre les parents et les enfants qu’entre les ascendants et les collatéraux. Pour expliquer ces différentes déclinaisons que la famille transnationale peut assumer, il faut saisir les re-interprétations et les re-adaptations opérées par les sujets des règles de filiation, de mariage et de résidence. Ce processus en œuvre dans les familles transnationales nous invite à nous distancier d’une vision qui considère la famille nucléaire, avec une résidence néolocale, comme étant la référence et/ou le modèle auquel les migrants et les migrantes aspirent.

Recherche

Menu principal

Haut de page